Forces de la nature et viticulture, faut-il lire (ou relire) les Géorgiques de Virgile ?

Publié le 9 Avril 2018

Le récent intérêt pour la biodynamie dans le monde du vin nous replonge bien sûr dans les écrits du philosophe autrichien Rudolf Steiner, père de la biodynamie en Europe dans les années 1920. Mais comment, à la lecture de ses travaux sur les forces du Cosmos, de la terre et de l’Homme, ne peut-on pas se rappeler les écrits du poète latin Virgile entre 37 et 30 av. J.-C sur les liens entre le travail des hommes et les forces de la nature et des dieux ?

Le mot « Géorgiques » est un terme grec qui signifie les travaux de la terre. Virgile a d’abord écrit les Bucoliques (éplogues) puis, fort de son succès, les Géorgiques. Cette seconde oeuvre poétique est divisée en quatre parties : les récoltes céréalières, la culture de la vigne et de l’olivier, l’élevage et l’apiculture. Elle encourage les Hommes à prendre conscience des bienfaits du travail de la terre. A chaque fois, l’auteur appelle son auditeur (les poèmes étaient alors lus en public) à observer la nature, à la comprendre, à s’en enrichir et s’en réjouir pour ce qu’elle peut donner aux Hommes qui la travaillent. Le style littéraire oscille sans cesse entre expressions poétiques, méthodes de travail et encouragements aux hommes à rester humbles devant la nature. La lecture demande de s’y habituer selon les différentes traductions (en vers ou en prose). Si des notes de traducteurs existent, cela peut grandement aider le lecteur à se retrouver autant dans la mythologie romaine que dans les sites géographiques de l’antiquité cités dans le texte.

Dans les Géorgiques, les signes donnés par la lune ou le soleil décrits par Virgile aident les Hommes à planter au moment le plus propice ["La Lune elle-même a mis dans son cours les jours favorables à tels ou tels travaux...Le septième jour est après le dixième le plus favorable pour planter la vigne," Livre 1].

 

Les différents sols donneront différents types de raisins et de vins. ["La vendange qui pend à nos arbres n’est pas la même que celle que le bois cueille sur le sarment de Méthymne. Il y a les vignes de Thasos; il y a aussi les vignes blanches du lac Maréotis; celles-ci conviennent aux terres fortes, celles-là à des terres plus légères; il y a aussi le Psithie, qui vaut mieux pour le vin de liqueur, et le subtil Lagéos, qui un beau jour rendra titubantes les jambes du buveur et qui lui enchaînera la langue; il y a les vignes purpurines,..." Livre 2].

 

Les engrais joueront un rôle stimulateur ["n'aie point honte de saturer d'un gras fumier le sol aride, ni de jeter une cendre immonde par les champs épuisés. C'est ainsi qu'en changeant de productions les guérets se reposent, et que la terre qui n'est point labourée ne laisse pas d'être généreuse," Livre 1].

 

Ces principes précurseurs de la biodynamie sont étroitement liés aux observations des astres qu’aux pouvoirs des dieux romains. Mais ici, le destin des hommes n’est pas forcément entièrement dans les mains de dieux.

 

Que ce soit dans l’observation du fonctionnement de la ruche ["Les unes, en effet, veillent à la subsistance, et, fidèles au pacte conclu, se démènent dans les champs ; les autres, restées dans les enceintes de leurs demeures, emploient la larme du narcisse et la gomme gluante de l'écorce pour jeter les premières assises des rayons, puis elles y suspendent leurs cires compactes ; d'autres font sortir les adultes, espoir de la nation ; d'autres épaississent le miel le plus pur et gonflent les alvéoles d'un limpide nectar. Il en est à qui le sort a dévolu de monter la garde aux portes de la ruche ; et, tour à tour, elles observent les eaux et les nuées du ciel, ou bien reçoivent les fardeaux des arrivantes, ou bien encore, se formant en colonne, repoussent loin de leurs brèches la paresseuse troupe des frelons," Livre 4] ou dans la disposition des rangs de vignes ["on voit souvent la légion déployer au loin ses cohortes, l'armée faire halte dans une plaine découverte, les fronts de bataille s'aligner, et toute la terre au loin ondoyer sous l'éclat de l'airain; l'horrible mêlée n'est point encore engagée, mais Mars hésitant erre entre les deux armées. Que les allées soient toutes de dimensions égales, non pour que leur perspective repose seulement l'esprit, mais parce qu'autrement la terre ne fournira pas à tous les ceps une somme égale de forces et que les rameaux ne pourront s'étendre dans l'air libre," Livre 2], on retrouve une comparaison avec le monde militaire romain. Ici, le maître mot est l’organisation. Sans organisation, les abeilles ne pourront survivre et les vignes ne pourront produire de façon homogène.

 

Ainsi, c’est dans un travail organisé que les Hommes peuvent acquérir et profiter des biens de la terre. Ce travail est à relier avec l’observation attentive des signes de l’évolution de la nature. Le travail de la vigne représente un travail continu au fil des saisons. Il impose aux Hommes de décrypter continuellement leur environnement naturel. Pour Virgile, ce mode de vie doit être valorisé. C’est même grâce à lui que la paix (romaine) entre les peuples peut perdurer.

 

Une fois plongé dans la lecture des Géorgiques, le lecteur peut aisément reconnaître les valeurs d’humilité, d’un certain respect des cycles de la vie, d’un échange énergétique entre l’Homme et la nature. Ce sont aussi ces valeurs qui se retrouvent dans la philosophie de la biodynamie aujourd’hui. En ce sens, Virgile nous encourage encore aujourd’hui à voir dans l’interdépendance entre l’Homme et la nature une vision de long terme pour la viticulture.

 

Les extraits présentés dans cet article proviennent de la traduction de Maurice RAT, Virgile, Les Bucoliques et les Géorgiques, Paris, Classiques Garnier, 1932 ; http://bcs.fltr.ucl.ac.be/Virg/georg/georgi.html

Rédigé par Guillem

Publié dans #Histoires et vin...

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